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FOCUS
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Production littéraire au Burkina
Les écrivains cherchent leur place



Par Abdoul Razac Napon

Il est plus facile de trouver des productions littéraires étrangères dans les librairies de la place que les œuvres nationales. La production littéraire est assez pauvre et les œuvres publiées manquent de circuit de diffusion. Les écrivains déplorent l'absence d'une volonté politique ferme au Burkina pour la promotion de la chose littéraire. Or, la culture est la locomotive du développement humain.

Selon Mahamoudou Ouédraogo, ancien ministre de la Culture, le Burkina regorge d'auteurs talentueux qui n'ont rien à envier à leurs collègues des autres pays. Ils sont seulement peu connus du grand public. Certains auteurs sont plus connus à l'étranger que dans leur propre pays. Alfred Sawadogo, auteur de plusieurs ouvrages dont "L'Afrique, la démocratie n'a pas eu lieu" affirme que certaines de ses œuvres sont utilisées dans des pièces théâtrales en France. Son œuvre sur le portait de Thomas Sankara et son roman "l'école de mon village" sont plus connus et vendus en Europe que dans son pays. "Les porteuses d'eau", une œuvre de l'écrivaine Angèle Bassolé, est étudiée dans une université de Californie aux Etats-Unis. Deux autres œuvres sont également adaptées au théâtre. Pour nos écrivains, le problème n'est pas la qualité des productions littéraires mais plutôt l'absence de volonté politique nationale

L'édition et la diffusion
sont les principales difficultés

Pour Mahamoudou Ouédraogo, des efforts ont été faits pour la littérature. Il reconnaît cependant qu'il reste beaucoup à faire. Il rejoint en cela les écrivains qui affirment que la littérature fait partie des parents pauvres de la culture burkinabè. La littérature bénéficie de peu de soutien. La production littéraire au Burkina est un acte solitaire. Les charges de l'édition, la diffusion, la promotion sont supportées par l'auteur. Dans un contexte de paupérisation généralisée, la production et la promotion d'une œuvre littéraire ne sont pas chose aisée. La première barrière reste l'édition. Les maisons d'édition ne s'engagent jamais sans s'assurer de pouvoir recouvrer les fonds investis dans la production. Ainsi de nombreux écrivains en herbe ont été contraints de mettre leur projet en berne. L'autre possibilité, c'est l'édition à compte d'auteur où toutes les charges de l'édition sont facturées au compte de l'auteur. Ils ne sont pas nombreux les Burkinabè qui peuvent se permettre une édition à compte d'auteur.
En principe, l'étape de l'édition si difficile pour les auteurs doit être suivie de la diffusion, la publicité et la distribution. Si dans certains pays, les écrivains ont des appuis pour la diffusion de leurs œuvres, au Burkina, l'initiative est laissée à son auteur. Ce qui explique la méconnaissance des œuvres du grand public. Une chose est de publier une œuvre, la plus importante reste toutefois sa diffusion pour le public. Et c'est toute la peine des écrivains burkinabè.
La jeune écrivaine, Aicha Borro, pour la production et la diffusion de sa première œuvre, garde toujours en souvenir les dures épreuves qu'elle a subies. Lauréate du grand prix littéraire de la Semaine nationale de la culture (SNC), elle a bénéficié du soutien du ministère de la Culture. "Mais j'ai marché des mois et parfois je dois débourser de l'argent pour faire avancer les choses", affirme-t-elle. Comme le pays ne dispose pas d'une structure de promotion des œuvres, chaque auteur doit développer ses propres réseaux de diffusion. Alfred Sawadogo, un des doyens de la littérature burkinabè, assure lui-même la distribution de ses œuvres. Aicha, elle, profite des foires pour se faire connaître du public. C'est ainsi qu'elle a pu nouer des contacts à l'intérieur et à l'extérieur. Elle reçoit des invitations pour des expositions. Elle se dit comblée à ce niveau, mais avertit que le métier d'écrivain ne nourrit pas son homme au Burkina.
Certes, la distribution est importante dans la chaîne de diffusion du livre, mais les écrivains soulignent les limites. Le public burkinabè lit très peu et le coût du livre reste toujours élevé pour la grande majorité des lecteurs potentiels. Angèle Bassolé indique que certains livres, en plus d'être mal achetés, sont mal fabriqués. " Un livre, ce n'est pas seulement le contenu, c'est aussi le contenant ", fait-elle remarquer.
Au Burkina, seuls les téméraires réussissent à produire. Pour les écrivains, cette situation dans laquelle végète la production littéraire est tout simplement l'expression du manque d'intérêt qui traduit une certaine crainte des productions intellectuelles.

La littérature, un secteur orphelin

L'ex ministre de la culture, Mahamoudou Ouedraogo

Certes, il n'y a pas une culture d'achat et de lecture au Burkina ; mais l'on estime que le rôle de l'Etat, c'est aussi de susciter le goût du livre surtout chez les plus jeunes. Ceci passe par l'introduction des œuvres nationales dans les programmes d'enseignement, l'instauration de débats littéraires et l'utilisation des médias. Aicha Borro illustre le manque d'intérêt pour les œuvres littéraires par les programmes des médias : "A la télévision nationale, les activités culturelles sont pour la plupart du folklore, il n' y a pas une émission sur la littérature" Et pourtant, affirme Angèle Bassolé, "ce sont les idées qui gouvernent le monde et les occidentaux ont mis les moyens pour faire circuler leurs idées et les imposer aux autres. Chez nous par contre, on emprisonne l'auteur et ses idées". Pour elle, les autorités prennent le principal pour l'accessoire. Un point de vue partagé par Alfred Sawadogo. Le savoir qui devrait être magnifié n'est plus une référence, c'est plutôt l'avoir. C'est ce qui constitue à leurs yeux l'obstacle au développement. Normal que les écrivains africains se tournent vers l'occident où la production intellectuelle conserve toute sa noblesse. "Le jour où les autorités comprendront que la culture, la littérature sont des axes de développement, ils feront quelque chose", affirme Angèle Bassolé. Il est persuadé que l'économie est la fille de la culture. Pour Alfred Sawadogo, le livre est la source de la connaissance, il participe à la formation civique de l'individu. Un écrivain n'a pas la prétention d'être un guide éclaireur. Mais en tant qu'intellectuel, il met ses réflexions au service de l'idéal, il est au service de sa société. C'est un altruiste qui met en exergue les valeurs que la société devrait saisir en faisant une analyse profonde des problèmes de sa société. L'intellectuel interroge, analyse et propose. Angèle Bassolé ne pense pas autrement. Elle estime d'abord que la littérature africaine doit être une littérature militante, pour libérer les consciences et insiste sur la responsabilité morale de l'écrivain. La littérature n'est pas hors de la société, elle est le reflet du social.
Cependant, remarque Mahamoudou Ouédraogo, le Burkina dispose d'une politique nationale de la culture codifiée depuis 2005. Le ministère de la Culture a d'abord travaillé à combler les lacunes. C'est ainsi que l'Orchestre national, le Grand prix national de la littérature, le Ballet national ont été créés. Le gouvernement a eu l'idée de créer la foire du livre qui doit servir de vitrine pour les auteurs et leurs œuvres. La Foire du livre devrait également être un espace de rencontres pour la promotion du livre. L'objectif était aussi de faire la lumière sur les œuvres burkinabè et leurs auteurs. Mahamoudou Ouédraogo révèle qu'une caravane du livre était aussi en gestation. Le projet consistait à sillonner tout le pays pour informer et communier avec les populations, surtout les élèves et les étudiants.
Pour stimuler la production intellectuelle, le gouvernement avait mis en place un fonds de soutien aux œuvres littéraires. Ce fonds sert à l'édition et à la publication. De nombreuses œuvres sélectionnées ont été ainsi éditées. Selon Mahamoudou Ouédraogo, le ministère a constaté que le coût de l'édition et de la publication restait l'obstacle principal à la production intellectuelle. Pour cela, l'Etat devrait avoir une maison d'édition. Une initiative avait été entreprise dans ce sens. Mais des échanges avec les maisons d'édition privées de la place ont fait ressortir qu'une implication de l'Etat pourrait porter un préjudice au secteur privé. Il regrette aujourd'hui l'abandon de ce projet parce qu'il croit que l'édition ne peut pas être pour le moment la seule affaire du privé. Il faut une synergie d'actions entre les différents ministères, le privé et les auteurs. Pour lui, les ministères en charge de la Culture et de l'Education doivent jouer un rôle de premier plan.


 

 

© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 30 juin 2010