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Editorial
Par Germain Bitiou NAMA
Germain Nama, Directeur de Publication

Darfour
Faut-il plaindre El Bechir ?

Voilà un conflit qui, sans aucun doute, constitue pour la Communauté internationale à la fois un déni du droit élémentaire à la vie et la marque de son impuissance à protéger les plus faibles. Tout au long de ces dernières années, on assista au spectacle de massacres de populations dans cette partie de l'Afrique. Sous le prétexte de combattre une rébellion, les autorités de Karthoum ont pratiqué la stratégie de la terre brûlée, bombardant des villages, brûlant des maisons, empoisonnant l'eau des puits et allant même jusqu'à user de l'arme immonde du viol. Pendant longtemps, les organisations africaines et internationales se sont contentées de déplorer les atrocités au Darfour. Les premières réactions significatives sont venues quand le conflit a commencé a débordé sur le Tchad et à s'étendre à l'ensemble de la sous-région. A partir de ce moment, on assista à un branle-bas au niveau de la Communauté internationale et africaine. Mais ces gesticulations ont montré leurs limites tragiques devant la volonté des autorités soudanaises d'imposer une paix des cimetières.

C'est sur ces entrefaîts qu'est intervenue la réquisition de la Cour pénale internationale (CPI). El Béchir ne méritait-il pas d'être inculpé pour le génocide que ses troupes sont en train de perpétrer ? Il semble bien que sa responsabilité ne fait aucun doute, même dans l'esprit de nombre de ceux qui dénoncent la fatwa du CPI. Ce qui est en cause, c'est cette sélectivité de la justice internationale qui aurait tendance à frapper plus facilement les Africains. On cite volontiers Taylor le Libérien, MBemba le Congolais sans compter de petits poissons pris dans les méandres du génocide rwandais ou encore du conflit de l'Itouri. On se souvient aussi de la clameur qu'a suscité l'affaire Hissène Habré, ce criminel notoire toujours réfugié au Sénégal dans la plus totale impunité. Alors même que les organisations des droits humains n'avaient cesse de réclamer son jugement, pas un seul gouvernement africain n'y avait prêté une oreille attentive. Mais quand la Belgique a actionné le levier de la compétence universelle, que de réactions nationalistes n'a-t-on pas entendu ? Mais bon sang, que faire si les Africains refusent de juger leurs propres tortionnaires ? Faut-il accepter l'impunité au prétexte qu'il est humiliant de voir des Africains jugés sous d'autres cieux ? Certains vont jusqu'à dénoncer ce qui apparaît à leurs yeux comme une justice des impérialistes. Soit ! Mais que propose-t-on à la place ? Rien. Justement parce que les gouvernements africains se sont montrés incapables de proposer autre chose de mieux. Le comble, c'est qu'ils n'ont rien à proposer. On l'a vu avec le Sénégal dans le cas Hissène Habré. Que d'arguments ce pays n'a pas usé pour refuser de juger Hissène Habré ? On assiste bien sûr en ce moment à une évolution positive de la position du Sénégal qui vient de se doter d'un instrument juridique adapté. Mais on peut légitimement s'interroger sur les dessous de cette volte-face. Quelle en est la contrepartie ? Loin de nous de faire un procès d'intention au Sénégal. Mais quand on voit à quel point l'encadrement judiciaire a été parasité par des hommes soupçonnés d'être des obligés du prévenu Habré, on peut émettre des doutes légitimes sur le processus judiciaire que l'on s'apprête à mettre en branle.

Dans le cas du Darfour, c'est l'Union africaine qui s'est montrée incapable d'infléchir le président soudanais El Béchir qu'on voit à présent monter au créneau. Par la bouche du président de la Commission, Jean Ping, la CPI est tout simplement priée d'abandonner les charges contre El Béchir, au motif que l'Afrique ne doit pas être le terrain d'expérimentation de nouvelles formules judiciaires ! Pendant qu'on assiste aux contorsions de la diplomatie africaine, on voit bien que sous l'effet de l'inculpation de la CPI, les choses sont en train d'évoluer sur le terrain. Au-delà des gesticulations que l'on constate au niveau des autorités soudanaises, on sent bien que la rhétorique est en train de changer. On ne rejette plus en bloc les accusations de crime contre l'humanité, on tente plutôt de montrer que la justice interne est parfaitement capable de prendre en charge les violations des droits humains. La grande leçon pour les peuples africains, c'est que la CPI commence sérieusement à inquiéter nos dictateurs génocidaires. Tant qu'ils sont au pouvoir, ils peuvent user de ses rouages pour s'assurer l'impunité. Mais ils en voient désormais les limites. L'éternité du pouvoir n'est pas absolument garantie. Viendra un jour où il faudra faire face aux infortunes de la vie. En ce moment, il sera peut-être trop tard.

Le droit à la vie est un droit élémentaire qui doit être universellement garanti. Créée pour en garantir le respect, la CPI n'est pas un instrument des seuls occidentaux. Elle est au service de la communauté humaine dans son ensemble. Les criminels d'où qu'ils viennent devraient donc pouvoir être jugés par cette institution judiciaire internationale. Il faut éviter de se laisser embarquer dans le nationalisme obscur de ceux qui travaillent à pérenniser les systèmes qui endeuillent notre continent














© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 17 Août 2008