Darfour
Faut-il plaindre El Bechir ?
Voilà un conflit qui, sans aucun doute,
constitue pour la Communauté internationale à
la fois un déni du droit élémentaire à
la vie et la marque de son impuissance à protéger
les plus faibles. Tout au long de ces dernières années,
on assista au spectacle de massacres de populations dans cette
partie de l'Afrique. Sous le prétexte de combattre une
rébellion, les autorités de Karthoum ont pratiqué
la stratégie de la terre brûlée, bombardant
des villages, brûlant des maisons, empoisonnant l'eau
des puits et allant même jusqu'à user de l'arme
immonde du viol. Pendant longtemps, les organisations africaines
et internationales se sont contentées de déplorer
les atrocités au Darfour. Les premières réactions
significatives sont venues quand le conflit a commencé
a débordé sur le Tchad et à s'étendre
à l'ensemble de la sous-région. A partir de ce
moment, on assista à un branle-bas au niveau de la Communauté
internationale et africaine. Mais ces gesticulations ont montré
leurs limites tragiques devant la volonté des autorités
soudanaises d'imposer une paix des cimetières.
C'est sur ces entrefaîts qu'est intervenue la réquisition
de la Cour pénale internationale (CPI). El Béchir
ne méritait-il pas d'être inculpé pour le
génocide que ses troupes sont en train de perpétrer
? Il semble bien que sa responsabilité ne fait aucun
doute, même dans l'esprit de nombre de ceux qui dénoncent
la fatwa du CPI. Ce qui est en cause, c'est cette sélectivité
de la justice internationale qui aurait tendance à frapper
plus facilement les Africains. On cite volontiers Taylor le
Libérien, MBemba le Congolais sans compter de petits
poissons pris dans les méandres du génocide rwandais
ou encore du conflit de l'Itouri. On se souvient aussi de la
clameur qu'a suscité l'affaire Hissène Habré,
ce criminel notoire toujours réfugié au Sénégal
dans la plus totale impunité. Alors même que les
organisations des droits humains n'avaient cesse de réclamer
son jugement, pas un seul gouvernement africain n'y avait prêté
une oreille attentive. Mais quand la Belgique a actionné
le levier de la compétence universelle, que de réactions
nationalistes n'a-t-on pas entendu ? Mais bon sang, que faire
si les Africains refusent de juger leurs propres tortionnaires
? Faut-il accepter l'impunité au prétexte qu'il
est humiliant de voir des Africains jugés sous d'autres
cieux ? Certains vont jusqu'à dénoncer ce qui
apparaît à leurs yeux comme une justice des impérialistes.
Soit ! Mais que propose-t-on à la place ? Rien. Justement
parce que les gouvernements africains se sont montrés
incapables de proposer autre chose de mieux. Le comble, c'est
qu'ils n'ont rien à proposer. On l'a vu avec le Sénégal
dans le cas Hissène Habré. Que d'arguments ce
pays n'a pas usé pour refuser de juger Hissène
Habré ? On assiste bien sûr en ce moment à
une évolution positive de la position du Sénégal
qui vient de se doter d'un instrument juridique adapté.
Mais on peut légitimement s'interroger sur les dessous
de cette volte-face. Quelle en est la contrepartie ? Loin de
nous de faire un procès d'intention au Sénégal.
Mais quand on voit à quel point l'encadrement judiciaire
a été parasité par des hommes soupçonnés
d'être des obligés du prévenu Habré,
on peut émettre des doutes légitimes sur le processus
judiciaire que l'on s'apprête à mettre en branle.
Dans le cas du Darfour, c'est l'Union africaine qui s'est montrée
incapable d'infléchir le président soudanais El
Béchir qu'on voit à présent monter au créneau.
Par la bouche du président de la Commission, Jean Ping,
la CPI est tout simplement priée d'abandonner les charges
contre El Béchir, au motif que l'Afrique ne doit pas
être le terrain d'expérimentation de nouvelles
formules judiciaires ! Pendant qu'on assiste aux contorsions
de la diplomatie africaine, on voit bien que sous l'effet de
l'inculpation de la CPI, les choses sont en train d'évoluer
sur le terrain. Au-delà des gesticulations que l'on constate
au niveau des autorités soudanaises, on sent bien que
la rhétorique est en train de changer. On ne rejette
plus en bloc les accusations de crime contre l'humanité,
on tente plutôt de montrer que la justice interne est
parfaitement capable de prendre en charge les violations des
droits humains. La grande leçon pour les peuples africains,
c'est que la CPI commence sérieusement à inquiéter
nos dictateurs génocidaires. Tant qu'ils sont au pouvoir,
ils peuvent user de ses rouages pour s'assurer l'impunité.
Mais ils en voient désormais les limites. L'éternité
du pouvoir n'est pas absolument garantie. Viendra un jour où
il faudra faire face aux infortunes de la vie. En ce moment,
il sera peut-être trop tard.
Le droit à la vie est un droit élémentaire
qui doit être universellement garanti. Créée
pour en garantir le respect, la CPI n'est pas un instrument
des seuls occidentaux. Elle est au service de la communauté
humaine dans son ensemble. Les criminels d'où qu'ils
viennent devraient donc pouvoir être jugés par
cette institution judiciaire internationale. Il faut éviter
de se laisser embarquer dans le nationalisme obscur de ceux
qui travaillent à pérenniser les systèmes
qui endeuillent notre continent